
Réputé comme tremplin pour jeunes talents, l’Aargauer Kunsthaus célèbre jusqu’à mi-novembre, avec l’exposition intitulée « la jeunesse est un art », le 30ème anniversaire du prix culturel Manor. Au lieu de présenter une rétrospective des 130 plasticiens ayant obtenu cette distinction, six curateurs de moins de 40 ans ont été appelés à choisir un panel d’artistes incarnant la jeune scène helvétique. 49 d’entre eux, issus de toutes les régions du pays, de par leurs origines, leurs formations ou leurs résidences actuelles, présentent ainsi de nouvelles œuvres, toutes réalisées spécialement pour l’occasion.
La liberté thématique laissée aux artistes et le caractère inédit des œuvres confrontent le visiteur à un véritable état des lieux des préoccupations, et questionnements de toute une génération. L’originalité qui se dégage ne semble visiblement plus résider dans une déclinaison tautologique de la nouveauté, mais plutôt dans l’appropriation de formes déjà établies, et l’ouverture de la création à d’autres disciplines.
L’histoire de l’art comme support
En découvrant le négatif de la fresque de la Cène de Léonard De Vinci, moulé d’après une réplique en résine par Christian Gonzenbach, le spectateur se trouve face à la transmutation de l’un des motifs les plus connus de l’histoire de l’art. Malgré l’apparition d’une troisième dimension inversée, allant de pair avec une profonde distorsion, la reconnaissance du motif vient naturellement. La réflexion sur le pouvoir de l’image iconique chemine alors dans les esprits. Voyant l’envers d’un motif déformé montrant un trou à la place du pain, des paumes de mains retournées, et des corps absents, l’on parvient mentalement à reconstituer la fresque du Florentin. La prise de conscience des conséquences de notre bagage socio-culturel sur notre perception, semble, alors, aller de pair avec la découverte d’angles d’observation alternatifs.
La mise en lumière indirecte de la peinture de Léonard proposée par Gonzenbach rejoint les réflexions, proposées par d’autres artistes, sur nos compréhensions des origines de l’art et sur l’utilisation pratique et théorique qu’elles inspirent aujourd’hui. Le travail d’Annaïck Lou Pitteloud fait ainsi référence aux travaux théoriques de Kandinsky et du Bauhaus. Celui de Pascal Schwaighofer, quant à lui, remonte jusqu’aux sources connues de la création. Basé sur des fragments d’un texte sur les fresques de Lascaux écrit par Georges Bataille, présenté dans une version anglaise et annotée, la composition murale de l’artiste tessinois suggère aussi bien une réflexion sur le langage commun, la temporalité ou la reproduction. A la réflexion conceptuelle s’ajoute en plus une technique étudiée, dans laquelle se mêlent différents processus de numérisation, projection et report par émulsion photosensible.
Monde intérieur et culture primate

Guillaume Pilet, Etude pour le buste Congo, 2012, Céramique vernissée, 15 x 38 x 22 cm, Photo: © Nicolas Delaroche
Si de l’histoire de l’art à la littérature, les sciences de l’esprit inspirent, le monde de l’inconscient semble en faire tout autant. Quelques salles plus loin, pour se rapprocher du mur, où sont accrochés des dessins en couleur, le spectateur se faufile au travers d’une barrière formée de petits montants métalliques rappelant les séparations chrétiennes isolant les sépulcres. Passé ce premier obstacle, un banc molletonné empêche une nouvelle fois le contact direct avec les œuvres et invite plutôt, comme lors d’une psychanalyse, à s’y allonger. Cette scène d’intérieur proposée par Athene Galiciadis semble tout droit sortie d’un rêve. Les dessins accrochés sont d’ailleurs le reflet des songes de l’artiste. Accolés les uns aux autres, ils donnent ainsi l’opportunité au visiteur de se plonger dans le monde onirique de celle-ci.
Guillaume Pillet propose, quant à lui, un retour sur l’évolution. Une part de sa réflexion semble se baser sur la ressemblance de l’homme avec le singe. L’univers simiesque, qui se décline dans le travail de l’artiste lausannois, suggère de fait l’existence d’une culture primate. Dans une serre octogonale sont suspendues, sept peintures abstraites, à la réalisation rapide. Posés sur des socles, en dessous de chacune d’elle, des bustes de singes en céramique trônent tels de fiers artistes heureux de leurs réalisations picturales. Avec cette transposition de l’artiste en singe ou plutôt du singe en artiste, la critique sous-jacente de la création, mais aussi du regard naïf du spectateur, fait alors presque vaciller la sympathie première accordée à l’animal.
Recherche artistique au-delà des frontières établies
Si Pillet semble rappeler notre proximité génétique avec les primates, d’autres artistes de l’exposition s’inspirent encore plus fortement de la science. Stefan Burger décline ainsi, dans une installation photographique, une expérience neuroscientifique suédoise portant sur une forme de ressenti physique placebo.
Adrien Missika, quant à lui, revenu d’une résidence dans un institut de recherche en Inde, présente une vidéo tournée dans un laboratoire scientifique de Bénarès. Projetées sur un écran suspendu au milieu de l’une des salles, les images, montrées aux ralentis, détaillent les moindres mouvements du vol d’un papillon de nuit. Avec esthétisme, un autre aspect de l’insecte se dévoile. Grâce au zoom de la caméra, l’artiste soumet aux yeux du visiteur un nouveau cadrage, révélant la beauté d’une nature invisible au quotidien.

Adrien Missika, Untitled 2012, 2012, projection vidéo, Photo: © Adrien Missika
Au travers de la variété des œuvres, la transdisciplinarité et l’internationalisation des échanges apparaissent sans conteste comme deux des caractéristiques ressortant de l’exposition. La réflexion lancinante sur la culture vernaculaire ne semble plus correspondre aux préoccupations actuelles de cette génération d’artistes. Sans pour autant passer dans l’oubli, la réflexion sur la culture suisse paraît supplantée par des méta-thématiques. Entre résidences internationales et migrations, la scène contemporaine suisse s’étend bien au-delà des frontières. La majorité des artistes sélectionnés ont d’ailleurs passé une partie de leur parcours artistique hors de Suisse. En combinant cette diversité avec une ouverture plus large des champs de recherche aux autres domaines scientifiques et sociaux, cette jeunesse offre un nouveau souffle et tendrait même à faire taire les perpétuels détracteurs de l’art contemporain.
Aargauer Kunsthaus, « La jeunesse est un art », jusqu’au 18.11.2012, Aargauerplatz, 5001 Aarau, Tel. +41 (0)62 835 23 30, www.aargauerkunsthaus.ch
Commentaire (0) classé dans :
Artistes,
coups de coeur,
Suisse Mots clés :
Aargauer Kunsthaus,
Adrien Missika,
Athene Galiciadis,
Christian Gonzenbach,
Guillaume Pillet,
Kunsthaus Aarau,
la jeunesse est un art,
Pascal Schwaighofer,
Prix culturel Manor,
Stefan Burger