De l’importance des nations
Douze ans après la première édition de la Biennale de Venise en 1895, l’architecte Léon Sneyers construit pour la Belgique le premier pavillon national. Dès lors, les espaces dédiés aux nations n’ont cessé de se multiplier. Aujourd’hui, comme le souligne Paolo Baratta, président de la fondation de la Biennale de Venise, les pavillons des pays participants sont le premier pilier de la Biennale.
Ils sont en effet indispensables à un rayonnement international et, contrairement à l’exposition centrale, confiée pour cette édition à la commissaire suisse Bice Curriger, ils offrent la possibilité à chaque nation de choisir son propre curateur, de donner un aperçu de la création artistique et des thématiques fortes présentes dans ces régions.
L’enceinte des Giardini, avec ses 28 pavillons permanents ne pouvant accueillir de nouvelles constructions, les nations pas encore représentées se sont progressivement installées à l’Arsenale et à l’intérieur de la ville dans de somptueux palais de la Sérénissime. Lors de cette 54ème Biennale pas moins de 89 pays étaient représentés. Pour certains, comme l’Arabie Saoudite ou le Bangladesh, ce fut l’occasion d’une première participation; pour d’autres, l’Inde et la République Démocratique du Congo notamment, celle d’un retour.
Entre bonnes et mauvaises surprises, la découverte des pavillons fut haletante. Une Biennale est l’occasion de mettre en place des expositions fortes et propres à susciter la polémique. Peu de vitrines aussi importantes peuvent jouer ce rôle et c’est pourquoi il est essentiel que le visiteur puisse, à cette occasion, se positionner clairement face aux œuvres et à leurs mise en scène. Les choix curatoriaux ambitieux sont censés permettre aux visiteurs de prendre parti, d’encenser un pavillon ou de le désapprouver fermement . Rien n’est pire que la voie médiane qui laisse un goût mièvre face aux oeuvres.
Découvertes, surprises, émerveillements et dégoûts furent au rendez-vous cette année. Peu après la fermeture de l’exposition, cet article est l’occasion de revenir sur trois pavillons marquants aussi bien par les choix des commissaires que par la qualité des travaux présentés.
Mélanie Smith l’invitée du pavillon mexicain
A l’extérieur de l’enceinte des Giardini et de l’Arsenale, dans un de ces palais propre au voyage hors temps, Mélanie Smith invitée du commissaire José Luis Barrios s’est emparée des lieux. Bien qu’originaire de Grande-Bretagne, elle fut désignée cette année pour représenter le Mexique. Signe des temps, l’artiste ou le curateur n’est plus forcément originaires du pays hôte mais bien le symbole de cette culture globalisé. Il devient «homo viator », comme le qualifierait Nicolas Bourriaud, l’artiste en voyage permanent, entre nations et cultures.
Résidant à Mexico, Smith présente ici sous le titre « Cuadrado rojo rosa impossible » un travail abouti composé essentiellement de vidéos. L’une d’elle représente bien la dualité qu’entretient l’artiste entre son pays d’origine et sa nation d’adoption. « Xilita – Incidents of Misalignment » (2010) montre la réappropriation par la végétation d’un énorme parc construit par l’aristocrate anglais Eward James. A la limite du surréalisme, on découvre des bâtiments aux formes épurées, complètement envahis par cette nature sauvage. En plus du côté physique littéralement visible, on ressent la force spirituelle du végétal qui reprend ses droits face à l’envahisseur.
N’est-ce pas cependant paradoxal qu’une artiste anglaise expose un tel travail dans le pavillon d’un pays, qui à travers l’histoire n’a cessé de souffrir des influences occidentales ? Mélanie Smith, bien qu’invitée, se trouve dans une position quelque peu similaire à l’aristocrate anglais. Elle devient elle-même colonisatrice d’un espace, d’un pavillon.
Toutefois, au regard de ces artistes « viator », Smith bâti patiemment un pont entre deux mondes et deux époques. D’un temps où les occidentaux en recherche de richesses débarquaient aux Amériques, nous passons aujourd’hui à un aller-retour permanant, à des flux migratoires bidirectionnelles qui pourraient même, à terme, rendre caduque cette notion d’appartenance nationale.
Au même titre que l’artiste belge Francis Allÿs, qui réside également au Mexique, Mélanie Smith est symbole de ces artistes voyageurs. Partis pour découvrir d’autres cultures, ils transmettent et s’enrichissent de nouvelles inspirations, dans un travail en complet échange avec les scènes culturelles, économiques et sociales locales. Pour réaliser les vidéos présentées dans le pavillon mexicain, Smith s’est d’ailleurs entourée de créateurs locaux. L’un d’eux, Raphael Ortega est également co-auteur de plusieurs des vidéos.
Yael Bartana et la renaissance du judaïsme polonais
Le pavillon polonais, dans l’enceinte des Giardini, fit également le choix d’inviter une artiste étrangère. La commissaire Hanna Wróblewska porta son choix sur l’israélo-danoise Yael Bartana. Trois films tournés à la manière de documentaire étaient projetés en continu sur les différents écrans présents dans les salles du pavillon. Dans chacun, l’on découvrait les activités, discours et manifestations d’un mouvement fictif, en quête d’une renaissance juive en Pologne (« Jewish Renaissance Movement in Poland (JRMiP) »). A travers cette trilogie Bartana réussit à créer un système usant de mécanismes de propagande dignes de la seconde guerre mondiale. Derrière des images fortes fruit d’une réalisation d’un professionnalisme sans faille, l’artiste réussit à soulever aussi bien le thème de l’antisémitisme que celui du sionisme. De l’holocauste à la colonisation de la Palestine une tragique réalité se mélange dans l’esprit du visiteur.
Yael Bartana jouant peut-être de son statut d’artiste israélienne se permet à travers son travail de soulever une thématique souvent explorée. Pourtant, contrairement à bien d’autres, elle évite les clichés du troisième Reich et de la victimisation du peuple juif. Avec subtilité Bartana a mis en image un projet ambitieux qui, malgré la violence des références transmises par les images et les propos, porte en lui un message de tolérance, forme de manifeste d’une unité retrouvée.
« L’Arte Non e Cosa Nostra »
Si le Mexique et la Pologne furent symboles de l’ouverture sur le monde prônée par plusieurs nations, le pavillon italien lui en fut l’antithèse. Le ministère italien de la culture avait choisi comme commissaire pour cette exposition intitulée « l’arte non è cosa nostra » Vittorio Sgarbi. L’ex-présentateur de télévision, promu commissaire, avait déjà annoncé clairement ses intentions dans le texte d’introduction. Il prétendait, à l’occasion du 150ème anniversaire de l’unification de l’Italie, vouloir exposer 150 artistes italiens ayant marqués la décennie 2001-2011. Dans son texte d’intention, il remettait également en question le besoin de « curateurs ». Afin de choisir un art accessible et proche du peuple, Sgarbi demanda à ses amis, écrivains, cinéastes et même pilote de course automobile de lui proposer un choix d’artistes à exposer.
Malgré un grand nombre de refus (plus de la moitié des demandes), 150 artistes purent tout de même être réunis. A la découverte de l’exposition, la première question qui vint à l’esprit de beaucoup était littéralement : « est-ce une blague ou une éloge du mauvais goût? » Malheureusement, ni l’une ni l’autre mais bien une volonté de pouvoir proposer un art accessible et compréhensible par chaque italien. C’est avec le plus grand sérieux et à grand renfort de publicité que l’exposition fut réalisée. Le manque de compétence de la part de l’équipe en charge du projet était pourtant évident.
Dans une cacophonie de médiums, de couleurs et de formes les œuvres furent enchevêtrées à l’image d’un accrochage d’une galerie de supermarché ou d’un fouillis de pucier. Les créations en elles mêmes faisaient penser tour à tour à des peintures réalisées par des élèves du lycée particulièrement soucieux de représenter au mieux un paysage, à des compilations de clichés en vogue dans l’art contemporain ou encore à des ébauches d’installations simplistes. Le drapeau italien, motif phare, se retrouvait dans presque un dixième des œuvres dénotant bien la vocation du pavillon et son intention politique. Une flambée de nationalisme au goût de censure de l’art authentique flottait au bout de l’Arsenale.
Si l’on peut être déçu de ne pas avoir pu découvrir de vrais créateurs italiens, porteurs de concepts et de raffinement, cet énorme espace permit au moins, de découvrir les travers dans lesquels il ne faut impérativement pas tomber. Outre ce nationalisme primaire, l’accrochage, la disposition et les non-choix curatoriaux furent, en eux-mêmes un enseignement. N’est-ce pas aussi, par les contre-exemples, que l’on apprend le mieux?
Cette trilogie de pavillons, permit, en outre, de constater que la volonté d’exposer uniquement des artistes nationaux n’est pas forcément porteuse. Bien que des expositions individuelles comme celle de Thomas Hirschorn pour la Suisse ou de Christoph Schlingensief pour l’Allemagne furent de complètes réussites, les pavillons nationaux se devraient aussi de permettre les échanges, de créer des ponts entre les cultures et de donner l’opportunité à des artistes et commissaires de se réunir au-delà des frontières.
























